Effets d’un atelier d’écriture de cas

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Effets d’un atelier d’écriture de cas1 Sophie Cesano

Comment travailler l’écriture de cas ? Voilà la question que nous avons souhaité mettre au travail au sein de ce que nous avons appelé un « atelier d’écriture de cas ». Nous étions quelques uns à nous poser cette question et avons sollicité un membre de l’ACF pour animer cet atelier. Nous avons convenu d’écrire des textes pour les lire au sein de l’atelier, et de se référer, pour orienter ce travail, à l’intervention de J.-A. Miller sur France Culture le 07/06/05 : « L’interprétation est une ponctuation ». La question est alors devenue : comment construire le cas dans l’écriture et dans une adresse à l’École ?

Je dirais en préambule que le travail en atelier d’écriture est un travail âpre, rigoureux, sans pitié pour les élans imaginaires et les effets de manche. Rien que le fil de la cure, les mots du patient, les ponctuations de l’analyste… C’est la chasse au blabla et aux approximations.

La question qui revient sans cesse dans ce travail et qui en constitue l’éthique est celle-ci : est-ce que le sujet a dit cela, est-ce que ce sont ses mots, ses signifiants ou est-ce une interprétation de celui qui écrit ?

Dès la première séance de l’atelier, j’ai été frappée par la différence de méthode par rapport au séminaire clinique. On ne lit pas tout le texte pour en discuter après. Il ne s’agit pas d’une conversation. On lit paragraphe par paragraphe, phrase par phrase, on reste au plus près de l’écrit. C’est l’écrit que l’on questionne, le choix des mots, le choix de la ponctuation, l’ordre des phrases, voire même l’ordre des mots dans la phrase. C’est donc l’écriture dans le sens « littéral » du terme que l’on étudie.

Cette manière de procéder s’est éclairée pour moi lors de l’écoute de l’intervention de J.-A. Miller. Et cela m’a aussi instruite sur ma propre sensibilité à l’orthographe, la grammaire, la tournure des phrases, la construction des textes : ce que l’on écrit n’a de sens que par la ponctuation.

J.-A. Miller nous indique en effet que la ponctuation typographique (page, paragraphes, mots, signes de ponctuation…) est « un appareil qui n’existe pas dans la parole [… et] qui soutient […] l’écriture »2. Et la façon dont on écrit, dont on ponctue, donc dont on utilise cet appareil typographique, peut changer jusqu’au sens de ce qu’a dit le patient, et en ce sens tout écrit de cas est une construction.

J’ai retenu deux conséquences de cela. Premièrement, la construction du cas n’est pas Le Cas, donc il n’y a pas à tout dire – ce qui m’a allégée de l’injonction surmoïque de ne rien perdre des paroles du sujet. Deuxièmement, on construit avec son inconscient, et ainsi, l’inconscient indique dans l’écrit même (choix des mots, des prénoms pour nommer, lapsus…), la question qui met au travail sur le cas.

Plus surprenant encore pour moi dans cet atelier, c’est l’éclairage en retour de ma pratique clinique sur le versant de la ponctuation de l’analyste. Ce que J.-A. Miller explicite de cette manière – toujours dans « L’interprétation est une ponctuation » : la ponctuation typographique est une pratique d’écriture, mais aussi une pratique clinique, dans le sens d’entendre ce que dit le sujet mot par mot, et non le sens, l’historiette. « Ponctuer la parole, c’est évidemment la traiter comme de l’écrit »3, dit-il encore : c’est par exemple procéder à un découpage du signifiant pour le déplier ou entendre que dans le défilé des signifiants, il y a des signifiants qui valent pour le sujet.

Enfin, cela m’a fait saisir un peu plus ce qu’est l’orientation par le réel. Cela m’a fait entendre lors du travail sur mes textes à quels moments je commençais à psychologiser : lorsque je n’entendais pas le patient, lorsque je voulais à tout prix comprendre et convoquais le sens pour cela. Ou quand j’étais dans le forçage de faire coller le cas aux concepts en perdant le fil de la clinique.

1 Atelier inscrit dans les activités de l’ACF à la Réunion

2 Miller J.-A., « L’interprétation est une ponctuation », Histoires de… Psychanalyse, France Culture, 7 juin 2005.

3 ibid.