Séminaire d’étude de textes


 

Introduction au thème de l’année 2015-2016

« La paranoïa et l’Autre méchant »

Séminaire soutenu et proposé par Sylvie Godès, Michèle Chalmin et Sophie Cesano

Ce séminaire se déroulera sur deux ans.
La première année nous étudierons les psychoses du coté de la paranoïa. Pour cela, tout d’abord nous reviendrons à ce qui reste la source de notre clinique actuelle, c’est à dire l’apport des grands psychiatres de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème.
Puis, nous poursuivrons notre étude de la paranoïa avec un cas princeps de Freud, le Président Schreber, allant de Freud, à Lacan et Jacques-Alain Miller.
Ce cas sera étudié dans l’année selon différents aspects tant il est riche d’enseignement et de nuances cliniques.

L’intérêt d’aborder la paranoïa, réside dans le fait que « l’Autre méchant » y est souvent très consistant et cette consistance si elle est intraitable ou difficilement délogeable, peut déjà permettre un diagnostic différentiel. Certes, nous savons bien que nous avons tous affaire à un Autre plus ou moins méchant, dans notre imaginaire, c’est-à dire ce qui à l’occasion peut nous amener en analyse, mon père ceci, ma mère cela , mon collègue, ma copine etc.. Mais la différence d’avec la psychose paranoïaque, est que l’on peut plus ou moins mettre soi-même, parfois avec l’aide d’un analyste, la barre sur cet Autre, cad en diminuer les effets. Ainsi apprendre à repérer et se repérer dans les cas de psychoses extraordinaires, nous aidera à nous repérer dans les cas de psychoses plus ordinaires et dans la névrose.

Ce parcours nous permettra de revisiter en filigrane, le trajet qui, de la grande psychiatrie, avec elle ou en parallèle, a amené à l’invention de la psychanalyse jusqu’au tout dernier enseignement de Lacan et plus près de nous, à l’époque Millérienne, marquée par l’enseignement de Jacques-Alain Miller.

Le séminaire de texte débutera par une lecture commentée et structurée des trouvailles, inventions théoriques mais aussi cliniques, faites par ces grands psychiatres qu’ont été Kraepelin, Kretschmer, Gaupp, Séglas, Sérieux et Capgras, sans oublier Gaétan de Clérambault que Lacan distinguera dans ses Ecrits comme son « seul maître en psychiatrie ». Pour ce faire, nous nous appuierons sur six conférences écrites par nos collègues de l’Ecole et publiées dans les Cause Freudienne n°73 & n°74 à propos de la paranoïa, vue et établie par ces grands psychiatres. Ces conférences ont été prononcées lors de la Journée des sections cliniques de février 2009 ayant pour thème « l’Autre méchant ». Chacune de ces conférences ont été suivies de conversations très riches entre tous les membres de l’Ecole présents, échanges dont nous tiendrons compte dans notre commentaire.
Lors de nos journées de travail avec les invités et lors de nos séances de séminaire nous suivrons, en étudiant les concepts fondamentaux de la psychose paranoïaque, avec Freud, Lacan et Jacques-Alain Miller, comment « nous sommes passés de la clinique du regard à la clinique du symptôme dans le registre du symbolique ». Soit de la clinique de l’observation à la clinique du réel du symptôme, du singulier.

Ce séminaire a lieu une fois par mois le samedi de 9h15 à 13h, et il sera articulé au séminaire d’étude de la clinique.

Nous proposerons que soient présentés deux cas par séance :
– un cas clinique de la littérature présenté par un membre ou participant régulier de l’ACF, ce cas mettant en lumière les éléments fins permettant un diagnostic avec, la question du différentiel, ou encore laissant cette question en suspens. Ces cas seront choisis soit à partir du livre L’Autre méchant, que notre responsable de la bibliothèque Maryse Volsan va nous présenter, tout de suite, soit à partir d’autres cas de la littérature lacanienne, comme ceux rassemblés dans le Conciliabule d’Angers, la Conversation d’Arcachon, L’amour dans les psychoses, ou encore, Variétés de l’humeur etc.

et il y aura aussi à chaque séminaire, la possibilité

– qu’un participant qui le souhaite, expose un cas de sa pratique à partir de ce qui lui pose question. Ce cas n’a pas besoin d’être en lien avec le séminaire de texte. Pour ceux qui voudrons s’y mettre, leur cas sera à envoyer à la déléguée régionale qui les lira en collaboration avec les deux autres membres de l’Ecole de la Cause freudienne.

Nous vous proposons maintenant de déployer plus avant les concepts que nous mettrons au travail à partir de chacune de ces conférences.

Dans la CF n°73, p118, Jacques-Alain Miller ouvre le cycle des conférences articulé à la Journée des sections cliniques sur le thème « L’Autre méchant » où ont été présentés des cas cliniques suivis de conversations, que nous retrouvons dans le volume « l’Autre méchant ».
JAM : « Nous nous rapporterons (…) à la littérature psychiatrique classique, celle que Freud a pratiquée, celle que Lacan a inventoriée et enrichie lui-même par sa thèse. »
Nous partirons des conversations qui suivent chaque conférence, entre Jacques-Alain Miller, Philippe La Sagna, Jean-Pierre Deffieux, Carole Dewambrechies-La Sagna, Guy Briole, Jean-Daniel Matet et d’autres participants pour extraire les concepts développés par ces grands psychiatres et qui nous interpellent encore dans notre clinique actuelle.

La conférence de Guy Briole sur Kraepelin (1856-1926) intitulée « la fragilité d’une œuvre colossale » démontre le grand travail de ce psychiatre allemand, contemporain de Freud qu’il ne citera jamais, d’ailleurs ! C’est à lui qu’on rapporte classiquement la formalisation du concept de paranoïa. Pour Lacan, en 1932, l’œuvre de Kraepelin c’est la bible, l’assise, l’ancien testament !
Kraeplin développe une vocation précoce pour les méthodes classificatoires, ce qui le conduit à traiter les maladies mentales comme des espèces parfaitement individualisées par leur forme, leur évolution et leur terminaison. Il dégage de ces travaux la forme pure de la paranoïa et isole le phénomène de l’interprétation délirante comme point central dans la paranoïa. Lacan validera cette forme pure de la paranoïa et avec sa théorie du signifiant, il essayera de rendre compte de ce phénomène comme central dans cette forme de pathologie.

La 2eme conférence, prononcée par Philippe De Georges, s’intitule « De quoi Kretschmer est-il le nom ? »
Kretschmer, grand psychiatre allemand (1888 -1964) a dégagé de la paranoïa de Kraepelin la paranoïa sensitive qui se distingue, comme le note Lacan, au niveau des causes, de la forme, et de l’évolution. Elle est en ligne brisée, dépressive : c’est la paranoïa des faibles, des humiliés, contrairement à la forme classique de Kraepelin rectiligne, quérulente et de combat.
Kretschmer ne s’inscrit pas dans une logique où les choses sont inscrites à l’avance. Pour lui, c’est à partir des phénomènes élémentaires que le délire peut cristalliser ou se développer. C’est une psychiatrie de la contingence. Dans la logique de Kretschmer, il n’y a pas de paranoïa mais il y a des paranoïaques,.

La troisième conférence sur Gaupp (1870-1953), de Jean-Claude Maleval est intitulée « aux limites incertaines de la paranoïa, le cas Wagner »
Tandis que Wagner représente une référence en matière de clinique de la paranoïa, son observation soigneusement recueillie par Gaupp, soulève de grandes interrogations : Jules Séglas et Gilbert Baller l’auraient sans doute rangé dans les persécutés mélancoliques ou auto-accusateurs, Kretschmer l’intègre dans son travail sur le délire de relation des sensitifs, tandis que la prévalence de la mélancolie mérite d’être envisagée, dès lors que l’on constate que le délire s’enracine, non pas dans l’initiative malveillante des persécuteurs, mais dans une faute commise par le sujet.

La quatrième conférence sur Sérieux (1864-1947) et Capgras (1872-1950), de Jean-Pierre Deffieux est intitulée « Les fous raisonnants »
Les folies raisonnantes, œuvre que Lacan qualifiera de maitre-livre, est une œuvre qui nous conduit aux rives du lacanisme.
Dans la paranoïa, ces auteurs différencient le délire d’interprétation et le délire de revendication dont ils font une entité bien distincte tout en considérant que c’est la dimension interprétative qui domine et non la dimension persécutive : « Le sujet paranoïaque est dans la nécessité d’interpréter encore et encore la parole de l’Autre pour trouver une signification qui lui échappe » (p. 185). Lacan reconnaitra la valeur de cette distinction dans son séminaire Les psychoses.

La cinquième conférence, sur Séglas (1856-1939) de Philippe La Sagna, s’intitule « Séglas et le système de l’Autre méchant. »
Pour Séglas, l’hallucination n’est pas une perception sans objet, et c’est un délire. Sa trouvaille consiste à extraire l’hallucination du domaine de la sensation pour l’amener, avec la motricité, du côté du langage. Cette trouvaille est à corréler à son intérêt constant pour le langage de l’aliéné.
Séglas éclairera ensuite la mélancolie à partir des phénomènes d’automatismes moteurs, c’est-à-dire d’actions subies par le sujet en dehors de sa volonté. Il distinguera plus précisément, les délires de négation qui relèvent de la mélancolie des délires de persécution systématiques, qui eux relèvent peu ou prou de la paranoïa.
L’intérêt de Séglas pour le langage est tout à fait méritoire mais n’a rien à voir avec le traitement que fait déjà Freud et que Lacan accentuera, par exemple, en s’attachant aux phrases interrompues de Schreber, à la structure de la phrase.

La sixième conférence, sur Clérambault, (1872-1934) de Carole Dewambrechies-La Sagna s’intitule « Une anatomie des passions »

C’est Lacan qui a contribué à faire connaître Clérambault en le situant dans ses Ecrits comme son « seul maitre en psychiatrie » bien qu’il y eut des mésententes.
Clérambault a remis en question la psychiatrie qui le précédait. Il s’en distingue d’une part en déduisant de sa pratique, la nécessité de mettre en évidence ce qu’il a appelé le principe générateur de la psychose et de le rapporter aux formes cliniques qui en découlent. D’autre part en démontrant les incidences de l’Autre méchant, qu’il a d’ailleurs rencontré dans son œuvre et dans sa vie.
Il est l’inventeur des délires passionnels qui incluent délire de revendication, érotomanie et délire de jalousie.
Il dira à propos de la dangerosité que le délire érotomaniaque est aspiré vers l’agression mais curable par l’acte, l’agression elle-même ; le délire d’interprétation en revanche n’est pas centré, ça flocule de toute part, cela s’effectue en réseau et non en secteur.

Conclusion
Avec la logique classificatoire de Kraeplin et Kretschmer, notre clinique, en tant qu’elle procède de Freud et de Lacan, n’apparaissait pas immédiatement évidente. Or, avec les apports de Séglas, Sérieux et Capgras, nous constatons que progressivement la question du langage et du corps apparaît.

Bibliographie
– Revue Cause de la Cause freudienne n°73 Les surprises du sexe, & n°74 La psychanalyse vite.
– Le Président Schreber de Sigmund Freud. Quadrige/ PUF 2001, ou dans Les cinq psychanalyses
– Le séminaire III, les psychoses de Jacques Lacan existe en poche
– Thèse de Lacan De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. (le cas Aimée) collection Essais, le Point 1980
– L. Sokolowski Maternité singulière d’Aimée. Conférence publiée dans Jacaranda, Quelles maternités ?, revue de l’ACF La-Réunion. Novembre 2014
– L’Autre méchant, 6 cas cliniques commentés. Sous la direction de Jacques-Alain Miller, édition Navarrin. Mars 2010
– L’invention du délire, Jacques-Alain Miller, Cause Freudienne n° 70 Le rapport sexuel au XXIème siècle
– Schizophrénie et paranoïa, Jacques-Alain Miller, Quarto N° 10
– La conversation d’Arcachon. Collection Agalma, le Seuil. 1997
– Le conciliabule d’Angers. Collection Agalma, le Seuil. 1997
– Variété de l’humeur. Sous la direction de Jacques-Alain Miller, édition Navarrin. Octobre 2008
– De nos antécédents, Les écrits

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